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La route du Rhum a 20 ans. Si elle s’est assagie, elle n’en garde pas moins un étonnant pouvoir d’attraction. Comment une course peut-elle aimanter de la sorte son public et ses participants ?


« L’atlantique de novembre a l’art et la violence de faire coaguler les belles histoires, de déclencher des drames imparables, de laisser émerger des personnages importants » résume, quelques jours avant le départ, le journaliste Luc Le Vaillant.


Alors une fois de plus, tout le monde trépigne dans la cité corsaire. Sur les pontons, la foule s’agglutine.


Coté coulisses, on se demande bien qui sortira du chapeau cette année. Les candidats à la victoire sont nombreux. Autant que lors de la première édition.


Trente cinq bateaux sont attendus sur la ligne de départ.

Le benjamin de la flotte des multicoques ne le dit pas. Mais en réalité, cette Route du Rhum lui fait un peu peur.


Franck Cammas a 25 ans. Tout juste auréolé d’une victoire dans la solitaire du Figaro, son ascension a été aussi fulgurante que celle de Laurent Bourgnon 10 ans plus tôt.


Mais contrairement à Bourgnon « enfant bateau», Franck Cammas n’a encore jamais traversé l’Atlantique en solitaire.  

Cammas ne perd pas pied

Le jeune marin s’est rapidement taillé une réputation de killer. Sa détermination hors du commun commence à faire du bruit dans le monde de la course au large.


Mais à moins de deux mois du départ, une collision impressionnante avec le bateau de Francis Joyon le stoppe net dans son entrainement. Etonnament, Cammas ne semble pas perdre pied.


Pendant que les équipes techniques cravachent pour remettre sur pied le trimaran tout neuf, Franck en profite pour travailler l’informatique, étudier la météo et entamer un programme de musculation afin d’étoffer un physique qui ne demande que ça.  

Jour de départ. Le balai des engins flottants est lancé du côté de la pointe du Grouin. Il y a un déploiement incroyable d’embarcations, des gros ferrys chargés d’invités des sponsors, des plaisanciers, des planches à voile, des vedettes à moteur.


Tous veulent savourer cet instant de magie, quand la flottille du rhum met cap à l’ouest, vers le Cap Fréhel.


A bord de l’un des ferrys, un incendie se déclare quelques minutes avant le départ. Le spectacle doit continuer. Les passagers sont immédiatement évacués du bateau en feu.


Dans le même temps, les valeureux capitaines tentent de rester concentrés dans leur course avant le coup de canon libérateur.

Il coupe les étiquettes de ciré, retire le manche de sa brosse à dent…tout cela pour éliminer le poids superflu   

Laurent Bourgnon et son fidèle oiseau blanc sont là, aux avants postes, prêts à lâcher les chevaux.


Lors de ses premières transats, le navigateur coupait les étiquettes de ciré, retirait le manche de sa brosse à dent, se privait de table à carte et se rationnait en eau et en nourriture…tout cela pour éliminer le poids superflu. Bourgnon a grandi et a appris à gérer ses crises obsessionnelles.


Il n’empêche que derrière, on a du mal à suivre le tenant du titre. Et pourtant, ils sont nombreux à vouloir bousculer la hiérarchie : Loïc Peyron, Alain Gautier, Francis Joyon, Paul Vatine…les quatre marins ont de l’expérience à revendre, mais aucun n’a encore réussi à épingler la transat française dans son palmarès.   

Eric Dumont se poignarde le bras 

Première nuit en mer. Ca remue dans la Manche.


Le skipper Eric Dumont est en quatrième position. Sa drisse de grand voile se coince. Un incident classique mais qui oblige le marin à monter en tête de mat. Une fois la réparation effectuée, Eric Dumont s’apprête à redescendre. Mais dans la manœuvre, le marin se poignarde le bras.

La perte de sang est importante, environ un litre. Eric Dumont colmate comme il peut la blessure avec du sopalin mais l’odeur du sang lui fait perdre connaissance plusieurs minutes.


Réveillé, Dumont prévient les secours. Il est récupéré par un pétrolier britannique. A bord, un médecin va l’opérer en urgence

Olivier de Kersauzon, que l’on n’avait pas vu sur le Rhum depuis 12 ans fait un retour fracassant avec une drôle de machine : « l’Ocean Alchemist ».


Le vaisseau est devenu tellement célèbre qu’on pourrait le croire favori de la Route du Rhum. Ce trimaran à moteur d’une base de 30 mètres de long va filmer pour la première fois les marins au large, dans l’effort et la difficulté d’une traversée en solitaire. Les images sont ensuite montées à bord pour être retransmises chaque jour aux téléspectateurs.


Après un début mouvementé dans la tempête qui pénalisera le bateau de tout envoi d’images les premiers jours de course, l’Ocean Alchimist fait ensuite entrer la route du Rhum dans une autre dimension.


Les skippers ne sont plus totalement seuls, perdus au milieu de l’océan. Fidèle à sa réputation, Kersauson et sa gouaille légendaire font vivre la course.

Petit gabarit « résistant », Alain Gautier ne cache pas ses ambitions. Du monocoque au multicoque, le vainqueur du Vendée Globe 1992 est là pour gagner et compte bien faire tourner à plein régime sa formule 1 des mers.


Au coude à coude avec Laurent Bourgnon, il raconte ses états d’âme, ses joies, ses doutes à travers les carnets de bord vidéos qu’il alimente régulièrement de séquence de vie du bord.  

Dans cette sixième Route du Rhum, c’est une femme qui mène la course des monocoques.


Catherine Chabaud s’est faite connaître deux années plus tôt en bouclant le Vendée Globe à la sixième place. Elle devient alors la première femme à réaliser un tour du monde en solitaire et sans escale. Portée par une grande vague de popularité, Chabaud est rayonnante à bord de son nouveau bateau jaune.


Dans l’équipe technique, un certain Lionel Lemonchois a coordonné toute la préparation de son 60 pieds.


Chabaud est en confiance, elle « envoie du bois ». En tête, elle gère son stress, sa fatigue, réalise un parcours sans faute. Mais après deux semaines de course, en quelques secondes, tout s’écroule. La tête du mat du bateau jaune casse à moins de 500 milles de l’arrivée. Catherine Chabaud craque.

Du coté des multicoques, le final s’annonce explosif.

 

Laurent Bourgnon doit encore se faire des cheveux blancs. Gautier se bat comme un fou et rattrape son retard ; « Si on se retrouvait tous à la bouée de Basse terre (dernière marque de parcours à quelques milles de l’arrivée), se serait rigolo », lance Bourgnon en liaison radio à Marc Guillemot .

 

« Moi ça ne me déplairait pas mais peut-être que cela te ferait moins rire » rétorque Guillemot.

 

Mais l’espoir de revivre une arrivée à la hauteur de celle de 78 va s’envoler. Alors que la Guadeloupe se rapproche à grand pas, Gautier se paye un cétacé à grande vitesse, un cachalot sans permis qui lui coupe la route.

 

Décidemment, Gautier a vraiment la scoumoune.  

Il jette des poissons volants sur les bateaux suiveurs

Seul sur l’eau, Bourgnon allonge les dernières foulées.


Le tour de la Guadeloupe tant redouté avec les bascules de vent souvent capricieuses ne lui joue pas ce coup-ci de mauvais tour.


Pour éviter les pièges de ce secteur, Laurent a disposé des guetteurs sur le plan d’eau. Des vedettes de l’équipe Primagaz lui ouvre la trace, repérant les zones de vent pour lui permettre d’entretenir sa vitesse.


Avant de rejoindre Vieux fort à l’extrémité de l’île, il salue la foule massée sur le rivage. Un peu plus tard, le voilà jetant des poissons volants sur les bateaux suiveurs.


Laurent Bourgnon connait par cœur ce canal des Saintes, c’est son terrain de jeu favori. Le Petit Prince a encore grandi.

« Je n’ai pas la haine pour flinguer l’autre »


    Laurent Bourgnon

Le voilà victorieux pour la seconde fois dans la route du Rhum. Il améliore son propre record de la traversée de près de 48h.


Heureux, il danse dans la nuit Guadeloupéenne. Mais déjà, Bourgnon le sait, son aventure avec la route du Rhum s’arrêtera là. « J’aime les bateaux, j’aime aller vite, mais je n’ai pas la haine pour me battre contre mes adversaires, pour flinguer l’autre ».


Second malchanceux, Alain Gautier arrive 4 heures plus tard dans la marina de Point à Pitre. Pour sa première traversée de l’Atlantique en solitaire, Franck Cammas réussi son coup d’éclat : arraché sur le fil une troisième place promise à Marc Guillemot.


Dans la catégorie des monocoques, un autre espoir de la voile émerge de cette route du Rhum. Suite au démâtage de Catherine Chabaud, Thomas Coville a repris les commandes de la flotte. Sa fin de course est éprouvante. Il arrive à Pointe à Pitre, la grand voile en trois morceaux, les chandeliers pliés, le visage fatigué.


Mais l’exploit est là…pour sa première participation, le jeune navigateur remporte la Route du Rhum à bord d’un bateau qu’il connait peu (il a accepté de remplacer Yves Parlier victime d’un accident de deltaplane quelques mois avant la course). Sur l’eau, Laurent Bourgnon vient accueillir son équipier.


Coville fait partie de l’équipe de marin embarqué sur Primagaz lors des records en équipages réalisés par le trimaran. Coville, mais aussi Steve Ravussin et Ellen Mac Arthur.


Dans cette édition du Rhum, ils vont tous les trois, gagner dans leur catégorie. Pour Laurent Bourgnon, la vraie victoire sera là.  



Loin de la Guadeloupe, un marin est toujours en mer. Paul Vatine s’est fait rattraper une nouvelle fois dans cette course qu’il aurait tant aimée gagner. A distance, il commente l’arrivée des premiers :


«  Regardez-bien les visages des skippers, écoutez-les parler. Ils vous raconteront un ailleurs : les silences parleront plus que les mots et leurs yeux traduiront la violence et les tempêtes. »


Un an plus tard, Paul Vatine disparaîtra en mer au Large des Açores.  


​Alors qu’il a à peine 34 ans, Laurent Bourgnon quittera le monde de la course au large deux ans plus tard. C’est pour l’instant le seul marin dans l’histoire de la Route du Rhum a avoir réussi le doublé dans la catégorie reine des multicoques..